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SCRUTER, REGARDER LE VIVANT, avec une acuité extrême et forcément, une grande énigme. Essayer de déceler les marques et les stigmates du quotidien, les sortir de leur contexte et leur donner une valeur de signes. Mais sans interpréter, sans fixer le sens de ces signes. Les TANINS DE THÉ (1997) sont donnés à voir comme les différentes phases tectoniques de la genèse d'un monde : de la soupe originelle à la découpe fractale de côtes géographiques. Il s'agit là d'une cartographie du réel, le volume est nié, ramené à une représentation en deux dimensions. L'objet prend par métonymie une valeur ontologique : c'est aussi un monde que nous regardons.

Regarder la surface, ce qui affleure, la peau, ses tracés de surface, en laissant le mystère de l'interne, de l'intérieur. Les
POMMES-MOMIES (1999) sont ainsi à la fois incroyablement vivantes et profondément en décomposition. Elles sont noires, de cette couleur noire qui semble absorber l'énergie environnante, au summum de leur vie, prêtes à exploser. Vivantes, et même au cœur du vivant car ces images ne sont pas sans rappeler l'imagerie biologique microscopique. Chacune est singulière, imperfection qui devient élément d'identité.

Dans le cas des
MEURTRISSURES (2001), voilà un objet dont l'extérieur m'interroge, que j'essaye de percevoir « comme en lui faisant faire une révolution ». La peau recèle des stigmates, preuves d'un choc, d'un traumatisme au moment du développement, de la croissance, interface entre l'intérieur et l'extérieur. Regarder la surface, ce qui affleure, ses tracés, en laissant le mystère de l'interne. Ici cette peau marquée semble lumineuse. Nous sommes face à une forme pleine, rayonnante, qui a achevé son évolution, tout en gardant à sa surface des cicatrices. C'est cette peau et « ses défauts » qui m'intéressent car elle devient alors un support de mémoire, d'une histoire inscrite en filigrane.

Dans les deux séries
CONTORSIONNISTES (2002) et SANS TITRE (2002), l'objet est identifiable, identifié. Ces objets naturels semblent avoir subi une transformation, au sens physique du terme, une sublimation.
Pour les
CONTORSIONNISTES (2002), on pourrait croire à une transformation du règne végétal en règne animal. Etranges, suspendues et détachées sous la lumière des frondaisons, convulsives, tourmentées et curieusement colorées. Animalité, de l'insecte « déguisé en feuille », ou humanité pour certaines courbes qui ne sont pas sans évoquer la cambrure du dos d'une Odalisque.
Histoire de surface, pour être plus précis d'épiderme puisqu'il s'agit de l'épiderme inférieur des feuilles, face qui assure tout les échanges gazeux avec l'extérieur. A l'instar de son verso, le recto de la feuille n'est pas conçu pour résister mais pour être poreux, pour échanger. Regarder au plus près l'envers pour en deviner l'histoire.

Les roses (SANS TITRE, 2002) sont toutes perlées et pailletées, presque carnivores, dévorantes, de cette couleur noire et dense qui absorbe tout. Extrêmement séduisantes, veloutées et craquantes à la fois, elles exercent une fascination, sensuelle, morbide. Elles oscillent entre fraîcheur et pétrification. Fleur archétype, elle s'inscrit dans la permanence, défiant le temps et les manipulations biologiques.

Les COUTEAUX-PAYSAGES (2003) auraient été comme plantés en terre, puis sortis. La lame garderait alors la trace du paysage qu'elle a traversé. Les couteaux sont ceux, « caractéristiques », de ma famille. Les paysages ont été pris lors d'un voyage en Turquie, en Cappadoce. Ce sont ces paysages, en particulier, que je souhaite faire figurer sur les lames des couteaux. Leur aspect m'avait frappé car leur structure est visible, comme découpée pour une vue didactique : on y voit les différentes couches sédimentaires, les accidents, l'échelle de temps.
Je cherche donc à confronter, à réunir un artefact à connotation violente et une image plutôt contemplative, une impression « d'après nature ». Je cherche à obtenir une image feuilletée, qui mélange deux niveaux de réalité de manière très fusionnelle.
Le couteaux sont présentés à la verticale. Le paysage est envisagé dans sa stratification, entre carotte géologique et estampe asiatique. Le format du tirage photographique permet de plonger dans le paysage et que le couteau devienne presque sculptural. Le choix du noir et blanc y participe largement. Il s'agit ici de l'intérieur du paysage, témoignage d'une longue histoire sédimentaire, qui n'est pas à notre échelle (temporelle) et n'est pas paisible. La géologie est toute faite de tensions.

À 30 ans, j'avais encore mes quatre grands-parents. Trois semaines plus tard, s'est éteinte ma grand-mère maternelle. L'une de mes premières pensées en apprenant la nouvelle a été : « je ne pourrai plus jamais prendre de photographie de ses yeux ! » En effet un tel projet me trottait dans la tête, une série de 12 regards, dont le sien.
Une des particularités de ma famille vient d'un double mariage : le frère de mon père s'est marié avec la sœur de ma mère ; deux frères mariés à deux sœurs. Ces deux couples eurent à un mois d'intervalle leur premier enfant. Deux ans plus tard, ils eurent de nouveau un enfant, presque simultanément. Je suis l'aînée de cette « fratrie » de quatre cousins, issue d'une double filiation.
J'ai suivi les traces de cette filiation, de ces lignées croisées, en regardant les 12 protagonistes de cette histoire familiale, au fond des yeux. Pour retrouver le réseau d'affinités, de complicités qui relient trois générations, j'ai choisi de photographier chaque œil séparément , en gros plan, de face. Comme si chacun d'eux devenait autonome, preuve flagrante de notre dissymétrie. Mais aussi pour isoler les regards du reste du visage, de la présence du nez ou des sourcils
Cette série
FILIATION est en cours, bousculée ou précipitée par la mort de ma grand-mère maternelle. J'ai donc commencé par ses yeux, fermés. Je collecte petit à petit les regards des autres membres de la famille. Ce n'est pas un arbre généalogique, c'est un cadrage généalogique, un bloc : 6 hommes, 6 femmes, 3 générations. J'ai déjà 14 des 24 photographies que comptera la série.
Dans cette série je cherche à faire affleurer les liens de parenté, à les rendre visibles. À ce titre, la photographie me paraît un médium adapté. Elle permet de suspendre le fugace, de le rendre pérenne, même les yeux clos d'une chambre mortuaire.
Cette attention dévolue à un élément particulier, cette recherche de signes se retrouve dans le reste de mon travail. Il y est question d'empreinte, de transmission, de sensible. C'est donc mon propre questionnement, ma propre introspection que renvoient tous ces regards. Même si cette interrogation part de l'intime, elle renvoie à l'universel, à des valeurs ontologiques.

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