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Genius loci / L'esprit du lieu
Installation à la Galerie Wunderkammer, Stuttgart
10 février - 19 mars 2006

L'aménagement idéal d'un cabinet de curiosités
(Wunderkammer) répondra aux critères suivants :
« Pour ce qui est du cabinet, il convient de remarquer: (1) qu'il est d'assez bonne dimension pour que les visiteurs puissent y aller et venir, de même que s'asseoir confortablement à la longue table rectangulaire placée en son centre; que son plafond est en forme de voûte et non en caissons lambrissés; que ses murs de pierre sont maçonnés mais en aucun cas peints, sauf éventuellement la clef de voûte ; que le sol est pavé de dalles en marbre régulières; enfin, qu'il doit être suffisamment protégé contre souris, rats, chats, nids d'hirondelles et cambrioleurs mais aussi contre le vent, la poussière, les averses et le danger de feu ; cependant, il est muni (mais sans excès) de fenêtres et laisse pénétrer la lumière, l'air sain, pur et sec... ».
Dans son traité de 1675 « Unvorgreifliches Bedencken von Kunst- und Naturalien-Kammern insgemein », qui fut un bestseller jusqu'au XVIIIe siècle, Johann Daniel Major, médecin et grand érudit hambourgeois, décrit avec minutie l'aménagement d'un cabinet de curiosités, posant par là même les normes de la pratique de la collection.

Quand Valérie Graftieaux présente ses Panoramas, réalisés dans son appartement en hiver 2006, sous le titre  
Genius loci / L'esprit du lieu  à la Wunderkammer de Stuttgart, l'artiste appréhende la notion de Wunderkammer comme cabinet d'art contemporain : un lieu où artistes et spécialistes d'art se confrontent depuis fin 2003 au phénomène, vieux de la Renaissance, du cabinet d'art et de curiosités comme outil de perception. Mais précisons-le : dans l'exposition Genius loci, la « longue table » - remplacée par une vitrine - n'étant pas placée au centre, on ne peut s'y asseoir, et le sol de la Wunderkammer n'est pas en matériau précieux. Sinon, on suit ici largement les conseils de Major, la seule différence étant l'alternance des programmes, contraire à l'idéal décrit plus haut, qui canonise la permanence d'une collection. Enfin, dans ce lieu, ce ne sont pas tant les objets qui sont curieux, que la perception même, en ce qu'elle devient curiosité au sens où on l'entend aujourd'hui quand on dit « éveiller, exciter la curiosité ».

Un lieu se définit aussi par la somme de son mobilier et par 'l'esprit' qui l'habite. Le terme « 
locus » a de nombreuses significations en latin. Retenons-en trois : lieu, espace, habitation. Trois niveaux sémantiques qui, dans l'exposition, à première vue se mêlent : dans un lieu concret doté d'un mobilier spécialement conçu (vitrine, rideaux, etc.) sont présentées pour un temps déterminé des images bidimensionnelles d'une habitation (un appartement) : on a affaire à une situation de mise en abyme.

Première version : un 'dessin technique' (échelle 1 : 11). En 1997, Valérie Graftieaux a effectué, avec le regard distancié de l'architecte, un relevé topographique de son studio : l'espace est déconstruit, ce qui était perçu en trois dimensions réduit à une juxtaposition bidimensionnelle. Prépondérance de l'horizontalité. Les meubles et tous les objets de la vie quotidienne reflètent un ordre minutieux - seulement interrompu par la 'vivacité' des feuilles de plantes (qui ont bien sûr été dénombrées et classifiées). Jusqu'au moment où la perception est modifiée : à intervalles réguliers, réglés par une minuterie, la
Wunderkammer est plongée dans l'obscurité. Le dessin phosphorescent révèle alors sa structure harmonique : la contemplation de ce microcosme nous mène facilement à imaginer que le macrocosme n'est rien d'autre qu'un réseau de droites et de diagonales régulières. Notre cosmos (le grand ou le petit) et tout ce qu'il contient n'est que « structure », une structure définie par les mesures et les nombres des physiciens et des ingénieurs ou des artistes.

Que Valérie Graftieaux ait pu faire preuve d'une telle constance (ce travail prit trois mois entiers) et doter la géométrie d'autant de poésie s'explique certainement par ses racines, car sa famille compte de nombreux scientifiques ; en somme une démarche familière. Mais alors que le dessin était parvenu au quart du travail, l'artiste décida d'opposer le 'dérèglement' à la minutie et d'entreprendre un relevé photographique détaillé de son studio. Deuxième version. Des planches contacts photographiques alignées à la verticale montrent une succession de prises de vue panoramiques de l'intérieur de son studio jour après jour. Les chevauchements et les légers décalages qui en résultent produisent des distorsions, pourtant l'individualité du lieu est sauvegardée grâce aux détails. Ici, le chaos semble régner, tandis que le dessin procurait l'impression d'un ordre inaltérable. Un parallélisme s'impose : dans les deux médiums le regard se porte à un moment ou l'autre sur la bibliothèque - forme monolithique dans le dessin, tandis que la photographie dévoile le déséquilibre de toute collection, ou plutôt de toute accumulation spontanée. Que l'on retire un livre de la bibliothèque et une réaction en chaîne se produit qui mène inéluctablement à la catastrophe - après cela, plus rien n'est à la place qu'il occupait auparavant - une situation bien connue des bibliophiles.

Peut-être est-ce précisément cette « menace» sous-jacente qui met en évidence l'harmonie de l'espace dessiné et photographié : le caractère individuel et pourtant saisissable par tous d'une telle aura est certainement un des caractères propres de ce qu'on appelle le '
genius loci' - de même que le général dans le particulier demeure une caractéristique du cabinet de curiosités.

Certains peuvent aujourd'hui vouloir douter de la primauté de la ligne, comme le dépeint Daniel Kehlmann dans son dernier livre « Les Arpenteurs du monde ». Il y décrit la rencontre au XVIIIe siècle d'un Jésuite et du grand naturaliste Alexander von Humbolt, qui s'est lancé dans un voyage autour du monde pour mieux le comprendre et en prendre les mesures. Voici le dialogue qui s'ensuit : « Mesurer l'Équateur, poursuivit Pater Zea. Donc, tracer une ligne là où jamais il n'y en eut. Avaient-ils regardé autour d'eux? Les lignes sont ailleurs. Il pointa son bras osseux en direction de la fenêtre puis des broussailles et des plantes au-dessus desquelles tournoyaient des insectes. Pas ici !
Des lignes, il y en a partout, dit Humbolt. Elles sont une abstraction. Là où il y a l'espace en soi, il y a des lignes. L'espace en soi est ailleurs, dit Pater Zea. »
[Humbolt :] « L'espace est partout ! » ... Ce que démontrèrent les lignes discrètes de Valérie Graftieaux à la galerie
Wunderkammer.

Gabriele Bessler
(Fondatrice et commissaire de la galerie Wunderkammer)

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